Tandis que les applications de chauffeurs indépendants, dont l’incontournable Uber, et les taxis se livrent à une guerre des prix sans merci, ce sont les travailleurs qui trinquent. Éclairage sur la réalité d’un monde où le seul fait de bouclerses fins de mois devient un véritable défi.

Uberdans les épinards. Gagnez votre vie à votre rythme : devenez chauffeur », « Uberman. Papa et chauffeur à mitemps », « Uberéussite. Devenez votre propre patron, devenez chauffeur», « Uberwoman. Envie d’entreprendre ? Devenez chauffeur »… La campagne de publicité d’Uber joue la carte de l’humour — et du glamour — pour recruter. De quoi faire rêver un salarié qui sennuie ou un chômeur au point mort. Mais derrière ces belles annonces, quelle est la réalité ? Sur le terrain, l’apparence est sauve : les chauffeurs arborent costume, fine cravate et bonnes manières. Leur premier discours ne détonne pas. Il défend l’opportunité que représente cette plateforme. Pour certains, il s’agit même d’une chance inespérée. « J’habite à Bobigny. Je n’avais pas de diplôme et donc aucune perspective, explique Ahmed (1), 28 ans. Travailler comme chauffeur privé ma mis lepied à l’étrier : je ne l’ai fait qu’un mois mais cela ma permis de montrer que j’étais sérieux lors de mes entretiens d’embauche dans le prêt-à-porter. Les recruteurs étaient très attentif à cette démarche. » D’autres y voient le moyen de se lancer dans la profession avantde devenir taxi, la licence n’étant accessible qu’à partir de 21 ans.

Un salaire qui peine à passer la seconde

Certains y trouvent la reconversion rêvée. «J’étais menuisier et souhaitais me reconvertir rapidement, déclare Jérémie, un Lyonnais de 36 ans. Uber garantit une source de revenus immédiate. » Il se décide donc à sauter le pas : démission en avril 2015 et achat à crédit d’une berline pour viser le segment haut de gamme d’Uber. Au bout d’un an, le bilan est contrasté. « J’ai travaillé 7 jours sur 7, 10 heures par jour pour un chiffre d’affaires de 60 000 euros l’année, précise Jérémie. Dit comme ça, ça peut faire rêver. Mais une fois tous les frais payés, il ne me restait que 1 400 euros de salaire net par mois. » Soit 4,60 euros de l’heure.« Et je m’en tire mieux que la moyenne», ajoute-t-il.

Souvent les nouveaux entrepreneurs chauffeurs, attirés par des chiffres d’affaires en apparence alléchants, sous-estiment les frais : 15 à 25 % de commissions pour les plateformes – Uber, Chauffeurs-Privés, SnapCar, Marcel Cab… –, remboursement ou location de la voiture, assurance professionnelle, essence, entretien du véhicule. « C’est tout à fait faisable de réaliser 4000 euros de chiffre d’affaires par mois, explique François Donnadille, fondateur de la Fédération française des exploitants de VTC et service de limousines. Mais, en salaire net, cela représente en réalité 500 euros.» Depuis, la situation s’est encore dégradée.

Des tarifs qui font marche arrière

En octobre dernier, la société Uber qui mène le marché à la baguette s’est lancée dans une guerre des prix pour s’imposer face aux taxis. Du coup, une baisse actée unilatéralement : les trajets sont facturés 20% moins cher. «Je fais des courses à 7 euros. Il marrive de gagner 2 euros pour une heure de travail. J’allonge mes semaines à 80 voire 90 heures pour rembourser mon crédit voiture et avoir un toit pour mafamille. Et je prie pour nepas mendormir au volant », explique Bilal, trentenaire parisien dont la voix se noue au fur et à mesure qu’il égrène les faits.

Malgré ces conditions, la plupart d’entre eux poursuivent car ils espèrent se constituer une clientèle directe. Des chauffeurs arrivent ainsi à se faire connaître au fil des années. «Avec mes propres clients et le travail pour Marcel Cab, qui pratique des tarifs plus élevés et une commission de 15 % seulement, je m’en sors beaucoup mieux qu’auparavant », déclare Emile, 28 ans, ancien commercial. Aujourd’hui, avec des semaines de 80 heures, il arrive à gagner dans les 1 900 euros net par mois. Avec moins de 6 euros de l’heure, il est pourtant en dessous du Smic horaire net (7,58 euros). Malgré tout, il reste confiant et entend se passer de plus en plus des applications, qui représentent encore la majorité de ses revenus. Une solidarité s’organise. « Je travaille avec un collègue pour répondre à tous les appels et être réactif face aux clients en direct, ajoute-t-il. A terme, je ne souhaite travailler que comme cela. »

Des pistes pour reprendre les commandes

Certains vont même plus loin afin de reprendre la main sur leur gagne pain. «Nous sommes une quinzaine à collaborer pour nous répartir les courses et travailler en direct, avec des réservations», explique Sayah Baaroun. Avec une poignée de collègues, il a également créé fin 2015 le Syndicat des chauffeurs privés-VTC Unsa, dont il est aujourd’hui le secrétaire général. Leur but ? Faire entendre la voix d’une population dispersée sur la route. Leur message ? « Nous voulons expliquer la situation : des VTC travaillent facilement 80 heures par semaine, pour 1 000 à 1200 euros par mois en moyenne, souligne-t-il. Nous alertons le gouvernement sur les problèmes de santé et de sécurité que cela pose. »

Une autre bataille se mène sur le plan juridique, qui vise à battre Uber à son propre jeu en requalifiant les chauffeurs indépendants en salariés. « Il y a plusieurs voies pour atteindre ce but : le civil, via les prud’hommes, qui nécessite une initiative des conducteurs eux-mêmes ; et le pénal, qui se fonde sur l’infraction de travail dissimulé par dissimulation d’emploi salarié», explique Raymond Poincet, chargé de mission au sein du pôle « Lutte contre le travail illégal» (Direction générale du travail). Si le combat s’annonce ardu, Uber n’affiche pas pour autant une grande sérénité.

L’entreprise est d’ailleurs prête à payer cher pour tuer dans l’oeuf ces tentatives. Ainsi, en avril, la compagnie a accepté de verser 100 millions de dollars à 385 000 chauffeurs en Californie et dans le Massachusetts pour que ces derniers renoncent à la procédure judiciaire visant à obtenir un statut de salarié. En France, l’Urssaf vient d’ouvrir un nouveau front judiciaire à l’encontre d’Uber afin d’obtenir la requalification des travailleurs. A l’heure où ce numéro part à l’impression, l’administration a engagé deux procédures, l’une devant le Tribunal des affaires de sécurité sociale (TASS), l’autre au pénal auprès du procureur de la République de Paris. En parallèle, la firme californienne poursuit ses efforts de R&D en matière de véhicule autonome, pour un futur sans chauffeur.


Crédit photo : Flickr / CC / Chris Chabot

Article à retrouver dans Socialter n°17, juin-juillet-août 2016

 

 

(1) Les prénoms ont été changés pour préserver l’anonymat des chauffeurs, ces derniers l’ayant presque toujours demandé par peur de représailles-sous forme de radiation, selon eux – de la part des plateformes avec lesquelles ils travaillent.