Une investigation menée avec Eva Thiébaud

Publiée le 7 novembre 2019 sur Mediapart, écrit par Eva Thiébaud et Morgane Remy

Au Yémen, un site gazier – dont Total est le principal actionnaire et pour lequel la France a engagé des moyens financiers et humains – a été transformé en caserne par les Émirats arabes unis. Selon un rapport publié jeudi par l’Observatoire des armements et SumOfUs en collaboration avec les Amis de la Terre, il servirait de prison secrète.

«On m’a enfermé dans une cellule, puis on m’a roué de coups de poing et de coups de bâton. On m’a tiré par la barbe, frappé au visage, on m’a fait croire que mes compagnons de cellule m’avaient dénoncé. On m’a accusé de faire partie de Daech, d’Al-Qaïda [AQPA] ou des Frères musulmans. » Mohammad [le prénom a été changé pour assurer sa sécurité] est yéménite. L’homme dénonce avoir été enfermé et battu par des forces émiraties à Balhaf, sur la côte sud du Yémen, au sein d’un site industriel géré par le consortium Yemen LNG (YLNG) dont l’actionnaire principal est le groupe français Total (à près de 40 %).

Ce témoignage est issu d’un rapport publié jeudi 7 novembre par les associations l’Observatoire des armements et SumOfUs en collaboration avec les Amis de la Terre (« Opération Shabwa – La France et Total en guerre au Yémen ? ») que Mediapart et Le Monde ont obtenu en exclusivité. Leur enquête inclut des éléments relatifs à une utilisation présumée du site gazier de Balhaf par les Émirats arabes unis (EAU) comme prison secrète où des détenus auraient subi des traitements « inhumains et dégradants ». Les faits remonteraient à 2017 et 2018, soit durant la guerre – toujours en cours – opposant les rebelles houthis, un mouvement politique islamique armé, au gouvernement d’Abdrabbo Mansour Hadi, président reconnu par la communauté internationale et soutenu depuis 2015 par une coalition regroupant l’Arabie saoudite et les EAU.

Ni Total ni YLNG n’ont répondu aux questions de Mediapart concernant les révélations de ce rapport. Sollicité, le cabinet du premier ministre Édouard Philippe explique que si « la France a soutenu ce projet industriel […], la gestion du site et la reprise des activités relèvent d’une décision du consortium [YLNG] ». « Nous vous renvoyons donc vers l’entreprise », poursuit le cabinet, ajoutant : « Les éléments très graves dont vous faites état demandent à être précisément vérifiés. » Le ministère des armées et celui des affaires étrangères n’ont pas souhaité s’exprimer, malgré plusieurs relances.

Mediapart a enquêté pour mieux comprendre comment un site, dont Total détient la majorité des parts et pour lequel le gouvernement français a engagé des moyens financiers et humains, a pu être transformé en caserne émiratie, et selon les associations, en lieu d’incarcération où se pratiqueraient des mauvais traitements, voire de la torture.

Retrouvez l’intégralité de l’enquête sur Mediapart