En juillet dernier s’est tenue la deuxième édition du Smart Challenge, un stage organisé chaque été par l’armée de l’air, destiné aux cadres dirigeants qui souhaitent tester leurs limites. Le temps d’un (grand) week-end, dix-neuf civils venant de région parisienne sont réunis dans le fort de Montmorency pour faire l’apprentissage de la survie, du respect des consignes, de l’esprit de corps et surtout du leadership. Au menu : parcours d’audace, combats rapprochés, labyrinthe dans l’obscurité… L’objectif: aider les stagiaires à se dépasser en affrontant des situations complexes et inhabituelles.

«L’aguerrissement est une technique militaire. Elle consiste à exposer, lors de l’entraînement, les militaires à des situations angoissantes, exigeantes mais jamais dangereuses afin de les préparer aux terrains d’opération bel et bien hostiles», explique le colonel Carcy, responsable du programme. Trois jours pour donner à des civils un aperçu de cette méthode.

J1 COURSE D’ORIENTATION. La première journée commence par une sensibilisation aux questions de leadership, d’esprit de corps… Des cours théoriques qui laissent place, la nuit tombée, à un exercice pratique: une course d’orientation Par équipes de trois, les participants sont lâchés sur le terrain avec juste une carte et une boussole. Leur mission: aller de balise en balise afin de récupérer leur barda disséminé (rations de nourriture, sac de couchage…).

Pour compliquer la tâche, on a imaginé de surcroît de leur faire mémoriser plusieurs phrases en français et en anglais, à réciter à l’arrivée. L’un d’eux a trouvé une astuce pour faciliter ce travail à son équipe. «Nous avons écrit les phrases sur les emballages des rations pour ne pas avoir à les répéter en notre for intérieur», explique Benjamin Breut, ingénieur dans l’automobile. Simple mais il fallait y penser… surtout que le jeune cadre n’a pas eu cette idée posément, derrière son bureau, mais dans une forêt, de nuit.

L’instructeur-l’adjudant Jean-Marc-se souvient d’une autre réaction exemplaire pendant l’épreuve. «J’ai proposé aux membres  d’une équipe de se séparer pour gagner du temps. Mais l’un d’eux a refusé catégoriquement. En une phrase-« Nous devons rester ensemble » – et un geste — il a agrippé ses collègues par l’épaule –, il a convaincu ses deux coéquipiers de le suivre. » L’adjudant poursuit son analyse: «Au départ, il semblait le moins leader des trois ! Pourtant, il s’est révélé charismatique et a été capable de prendre la meilleure décision vu le contexte: l’équipe ne se connaissait que depuis quelques heures, il faisait nuit, le risque de se perdre était élevé.»

De retour au camp à 2 heures du matin, les participants s’apprêtent à passer la nuit dans les douves du fort, à la belle étoile. Une nuit plus courte que prévu… A6heures, un commando armé, cagoulé (et factice) débarque dans le campement. Il tire les civils de leur sommeil et les menace, armes sur la tempe. A peine réveillés, ces derniers filent au pas pour une deuxième journée consacrée aux exercices physiques.

J2 LABYRINTHEÀ L’AVEUGLE. Une des épreuves phares du Smart Challenge se déroule dans un labyrinthe souterrain. Plongés dans le noir, les participants doivent-toujours par équipes de trois – trouver la sortie le plus vite possible. Au pied du fort, Pierre Barbieux, ingénieur hygiène, sécurité et environnement chez Chanel, annonce fièrement la performance de son équipe à l’issue de l’exercice : « Nous avons mis 1h09 pour sortir !»

A ses côtés, grimés et en treillis, ses deux coéquipiers font bloc, tout sourire, soudés par l’épreuve qu’ils viennent de réussir avec brio. Leur stratégie: un membre de l’équipe restait au centre du parcours déjà exploré, pour être sûr que ses partenaires ne reviennent pas en arrière, tandis qu’à sa droite et à sa gauche ceux-ci balayaient parois et plafond pour repérer les échelles ou les issues et explorer les tunnels. «Une seule personne s’engageait à la fois pour éviter de perdre du temps en cas de cul-de-sac», ajoute l’ingénieur trentenaire.

Une dizaine d’ateliers vont ensuite s’enchaîner au long de la journée, dont l’exercice de descente en rappel. «Actuellement, je n’occupe pas un poste très éprouvant, mais je voulais savoir si j’étais capable d’aller plus loin et de prendre davantage de responsabilités», témoigne Jérôme Guitard, responsable de pôle chez Climespace, une filiale d’Engie, juste avant de franchir le parapet le séparant du vide et de descendre 30 mètres en rappel.

Pour d’autres, comme Guillaume, ce stage permet de mettre le pied à l’étrier: « Je viens d’être chargé d’une équipe plus large, explique le quadragénaire harnaché d’un baudrier. Je suis venu apprendre des techniques de management efficaces pour me montrer à la hauteur.» Un enjeu d’autant plus important pour ce cadre qu’il travaille dans un secteur très concurrentiel, au sein d’une société en constante restructuration.

Après la descente en rappel, l’escalade du fort, surplus de 20 mètres de hauteur. Sophie Vescovali, for Imatrice en management, monte de plus en plus péniblement: la panique rétrécit son champ de vision et Crispe ses phalanges. Un coéquipier lui tend alors le bras et l’encourage. Sophie s’agrippe à lui et achève l’épreuve avec fierté et soulagement. «L’esprit de corps est la première force des militaires, affirme le colonel Carcy. Ce stage le prouve: une équipe ne peut avancer qu’ensemble, que ce soit en entreprise ou à l’armée.» Pas le temps de souffler après l’escalade. Les civils enchaînent sur l’activité suivante: une initiation au Tior (techniques d’interventions opérationnelles rapprochées), un sport de combat entre le krav-maga israëlien et la boxe française. «On y apprend à tenir sa position, à ne rien lâcheret à rendrecoup pour coup, explique le major Vor-Vor. Au premier abord, l’exercice est physique, mais il est surtout mental.»

J 3 ÉNIGMES ET JEUX DE RÔLES. Le dernier jour est consacré aux mises en situation sur le terrain. Les candidats sont soumis à des épreuves délicates, dont ils doivent triompher en trente minutes. Parmi les défis: traverser une rivière avec un blessé, déplacer un colis explosif sensible à la moindre secousse ou isoler des bidons de produits toxiques.

Dans tous les cas, la difficulté est avant tout humaine. «Certains individus sont incapables de reconnaître leur propre limite. Je me souviens d’un candidat qui est resté bloqué plus de dix minutes sur un nœud, lors du précédent Smart Challenge», explique le lieutenant Nicolas, un des instructeurs. C’est ce qu’on appelle l’effet tunnel, un moment de sidération prolongé où, sous l’effet de la fatigue et du stress, un individu est incapable de prendre du recul.

Si tout le monde surmonte cet état, un leader sait en sortir plus rapidement. Comment? En identifiant ses faiblesses, en trouvant un collaborateur meilleur que lui et en déléguant pour se concentrer sur la coordination. «Perfectionniste dans l’âme, j’ai compris qu’il n’était pas essentiel de savoir et vouloir tout faire pour être un bon manager, confirme Céline Flouquet, cadre dirigeante dans l’administration territoriale. Alors que ce stage est axé sur le dépassement, j’ai surtout appris mes limites.» Le colonel Cyril Carcy ne dit rien d’autres quand il martèle son credo : « On ne naît pas leader, on le devient.»