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À les entendre, Pac-Man, Donkey Kong et Space Invaders n’ont pas pris une ride. Qui sont ces rebelles dupixel qui vouent un véritable culte aux jeux vidéo d’antan, au point de casser leur tirelire ?

L ‘heure est à l’ultra haute défnition, aux cartes graphiques surpuissantes et aux casques de réalité virtuelle ? ils prennent leur pied devant Donkey Kong, Pac-man, ou tetris… et c’est encore meilleur devant une télé à bon vieux tube cathodique ! « ils », ce sont les rétrogamers. Des fêlés du joystick qui préfèrent se coltiner 250 tableaux de Bomb Jack plutôt que d’envisager de passer plus de deux minutes devant un Uncharted ou un assassin’s Creed. Des masochistes, dites-vous ? ne soyez pas si péjoratif. Car après tout, ces révoltés du pixel ne sont pas les premiers à donner dans le vintage. alors que Pif gadget signe son grand retour, qu’adidas fait un tabac avec ses Stan Smith, que Steve mcQueen revit dans les pubs givenchy, figurez-vous qu’au moment où j’écris ces lignes, mon patron calcule ma prime de fn d’année sur sa HP-12 C, une calculette sortie des labos de Hewlett-Packard au début des années 80. C’est dire si les vieilleries ( je parle de la calculatrice, pas de mon boss), sont devenues « hype ». il n’y avait donc aucune raison pour que les jeux vidéo ne soient pas contaminés.

après avoir fait l’objet d’une exposition géante au grand Palais, à Paris, en 2012, les rétrogamers ont désormais leur appli (Holdie’s), leur école (Viensfairetesdevoirs. com) et on ne parvient même plus à compter les bars, comme l’extra Life Café dans le Varrondissement parisien, ou les associations qui leur sont dédiés. « tous les deux mois, nous organisons une soirée sur de vieilles bornes d’arcade que nous avons retapées », raconte Baptiste Hannebicque, fondateur de Coin-Op Legacy, à Vitry-sur-Seine, dans le Val-de-marne. au menu, mario, afterBurner, Space invaders et tutti quanti. mais qui sont donc ces fameux rétrogamers ? et qu’est ce qui les fait vibrer ? Voici quelques éléments de réponse.

Les nostalgiques. Pour ces pionniers des loisirs numériques, qui ont grandi avec les premières consoles et passé une bonne partie de leur temps libre à écumer les salles d’arcade, ces jeux désuets se savourent comme des madeleines de Proust.

« Se plonger dedans, manette en main, c’est comme retomber en enfance », explique Valentin Simony, qui partage sa passion sur son blog Link-tothepast. tout l’intérêt se concentre dans ce voyage dans le temps… qui nous fait remonter à quelle époque, exactement ? Les puristes vous répondront que tout a démarré à la fin des années 70, avec le lancement de l’atari 2 600. Une fois branchée à la télé, la console ouvrait les portes d’un nouvel univers, celui de Pac-man, de Space invaders ou… de Pong. il fallait, certes, une bonne dose d’imagination pour se projeter dans cette partie de tennis électronique qui se contentait d’affcher deux barres et un très grossier pixel en guise, respectivement, de raquettes et de balle. mais ceux qui y ont joué se rappellent encore, trois décennies plus tard, de certains matchs échevelés, comme s’ils avaient été ensorcelés à vie par les pouvoirs magiques de l’interactivité. « Ce qui diférencie un jeu banal d’un très bon jeu, ce sont les souvenirs qui nous restent de nos parties », répète souvent Cyril Valent, le monsieur jeux vidéo de 01net et l’un des meilleurs spécialistes français de la discipline. Les nostalgiques du jeu rétro ne disent pas autre chose. Les cabrioles de mario, les facéties de Donkey Kong et les sprints de Sonic sont restés gravés dans leur mémoire. À l’extrême opposé des « casual games », ces jeux pour smartphones qui nous encouragent à zapper d’un titre à l’autre, et qu’on oublie aussi facilement qu’un vieux Kleenex.

Les collectionneurs. De la même façon qu’un copocléphile accumule les porte-clés, qu’un cuniculophile se targue de posséder plein de lapins, ou encore qu’un puxisardinophile se plaît à exhiber les boîtes de sardines collectées à la sueur de son front, le rétrogamer passe une bonne partie de son temps à amasser d’antiques best-sellers. Sa ludophilie – terme consacré pour désigner les collectionneurs de jeux – l’incite à dénicher des vieilleries numériques sans être trop regardant sur le prix, ni sur leur intérêt

Certains jeux sont revendus aux enchères plus de 12 000 € !

ludique. ainsi, Camille Coste, un parisien de 31 ans, a-t-il jeté son dévolu sur la version game Boy de Barbie, un jeu de plate-forme en 2D des années 90. amusant ? tout est dans le pitch : la célèbre poupée blonde doit se préparer pour son rendez-vous avec Ken, mais, ô horreur !, elle a égaré ses vêtements. Saurez-vous l’aider à les retrouver, en faisant fi des obstacles qui se dresseront sur votre route ? avouez qu’en matière de scénar’ et de « gameplay », comme disent les amateurs, on a déjà vu mieux. Camille Coste est pourtant prêt à aligner plusieurs zéros sur son chéquier pour l’acquérir. il n’a pourtant rien d’un fétichiste ni d’un amateur d’icône peroxydée. « Ce ‘nanar’ restera probablement dans son emballage, reconnaît-il, mais il me le faut. C’est la dernière pièce qui manque à ma collection de cartouches game Boy, qui cumule plus de 400 jeux. »

Dans ses placards, cet invétéré ludophile a aussi fait de la place à une soixantaine d’autres titres qui tournent exclusivement sur la console neo-geo. Le clou de sa collection ? Les six opus de metal Slug. Sorti en 1996, ce titre d’arcade mythique met en scène un mercenaire armé jusqu’aux dents et chargé de délivrer des gi américains des grifes du méchant général morden, portrait craché du dictateur irakien Saddam Hussein. Pour s’ofrir ce must, version neogeo, il n’a pas rechigné à débourser 3 860 euros. « Je sais, c’est dingue. Sur PC, j’aurais pu les avoir pour seulement 30 euros. » Dès lors, pourquoi ne pas s’en contenter ? autant demander à un amateur de vieilles cylindrées pourquoi il refuse de rouler en twingo… Leshipsters gamers. ils sont souvent trop jeunes pour être nostalgiques des eighties. Pour ces gamers exi-geants, il ne s’agit donc pas de goûter aux bons moments de l’enfance, mais de compléter leur expérience du jeu avec des best-sellers conçus bien avant leur naissance. « C’est comme un cinéphile qui savourerait les chefs-d’oeuvre de Charlie Chaplin ou d’Orson Welles », résume Johanna Biasiniuto.

Vêtue d’un sweat-shirt brodé d’une tête d’alien, cette fan de Final Fantasy nous reçoit une manette de PlayStation One à la main. « J’ai acheté cette console d’occasion pour 15 euros. Pas besoin d’attendre que le jeu se charge, ni de se connecter à internet. Je la branche, je joue. » À rebrousse-poil des tendances actuelles, elle partage l’opinion de ces nombreux rétrogamers qui refusent de juger la qualité des jeux à la finesse de leurs graphismes. À l’entendre, les productions d’antan n’ont même rien à envier aux blockbusters

actuels. « Je prends davantage de plaisir avec les titres anciens car je trouve que leurs scénarios et gameplays sont plus élaborés que ceux d’aujourd’hui. » Cette passionnée de jeux d’aventure cite l’exemple d’alone in the Dark, une produc-tion française de 1992 qui ft naître le genre dit du survival horror, inspiré des flms d’épouvante. « À part peut-être the Witcher, justifie-t-elle, peu de jeux parviennent aujourd’hui encore à rivaliser avec sa richesse. Les aficionados du jeu de combat seront tout aussi élogieux à propos de l’opus 2 de Street Fighter. même l’apparition de la 3D dans les derniers épisodes de la série n’a pas suf, selon eux, à détrôner ces versions qu’ils jugent mythiques. La critique est encore plus féroce pour lesblockbusters à la assassin’s Creed. « C’est devenu une coquille vide », reprochent certains. « À force d’utiliser les mêmes recettes, ça devient trop prévisible, on sait à l’avance ce qui va se passer », déplorent les autres. On n’est pas obligé d’être d’accord. Les théories des rétrogamers ont malgré tout le mérite de rappeler que le succès d’un jeu vidéo ne tient pas seulement à une débauche de technologies. Les éditeurs feraient bien d’en prendre de la graine.

Les spéculateurs. Opportunistes, ces experts du jeu vidéo proftent de cet engouement pour faire des afaires, en achetant non pas pour jouer mais pour revendre, avec une marge optimale. attentions, néophytes s’abstenir ! La fièvre du rétrogaming a fait flamber les prix, les bons plans devenant rares. « Lorsque nous avons ouvert notre boutique, voilà moins de quatre ans, un titre comme zelda, jouable sur Super nintendo, ne dépassait pas 70 euros, souligne mathias Pernelet, cofondateur de l’enseigne parisienne game them all. aujourd’hui, il se monnaie jusqu’à 160 euros s’il est en bon état. » « L’époque bénie où l’on pouvait espérer dégoter un titre à 1 ou 2 euros dans une braderie, il y a encore quatre ou cinq ans, est terminée, confrme Julien Jal Pouget, organisateur du Vide grenier du geek, à Lyon. entre-temps, d’authentiques fêlés du joystick sont devenus d’intraitables businessmen. « J’ai décidé d’en tirer des revenus lorsque j’ai compris qu’un jeu game Boy, acheté déjà à prix d’or à 500 euros, se revendait 8 000 euros trois ans plus tard », témoigne un dingo du pixel… reconverti en collectionneur parano. il refuse de divulguer le nom du titre en question, de peur d’être reconnu et fustigé par sa communauté.

il faut dire que ces convoitises ont fini par écoeurer les vrais gamers. « C’est devenu inabordable », déplore Sébastien Jacques, fan de mario et de zelda. Le budget de 200 euros que ce Lyonnais de 26 ans s’était alloué pour dégoter un titre rare sur neS, PlayStation 1 ou game Cube, était pourtant loin d’être ridicule. Rappelons qu’à ce prix-là, on peut s’ofrir trois jeux neufs sur lesconsoles de dernière génération… mais désormais, sur le marché hypertendu du rétrogaming, les vrais joueurs se font régulièrement rafler la mise par des agioteurs de pacotille, qui souvent ne prennent même pas la peine

de glisser les cartouches dans leur console. C’est simple, pour eux, un jeu « mint » – sous blister, dans son emballage d’origine – devient « loose » dès qu’on le déballe, perdant au moins 80 % de sa valeur… Du coup, ces chefs-d’oeuvre ne quit-tent parfois jamais leur cofre-fort (certains les font même assurer !), sauf pour être revendus dans les ventes aux enchères. C’est le sort qu’a été réservé à goldeneye 007. Développé en 1997 pour la nin-tendo 64, ce jeu de tir à la première personne qui met le joueur dans la peau de James Bond a été cédé pour… 12 300 euros lors d’une vente aux enchères à Paris, voilà trois ans. Dino Force, un shoot them up comme on n’en fait plus, conçu en 1992 pour la console PC engine, a établi, lui, un record à 12 600 euros. À vos greniers !


Article publié dans 01 Net Magazine – Contre-enquête, mercredi 4 mai 2016, p. 26,27,28,29

Crédit photo Flickr / CC / Cyrus Mower