Mécanicien et chauffeur de poids lourds, Cristian Bagiu a travaillé deux ans, détaché sur le chantier du terminal méthanier de Dunkerque, dans le nord de la France. Après un grave accident du travail, ce Roumain a dû batailler pour faire valoir ses droits, piégé par les failles du système.

Avec l’argent gagné à l’étranger, les travailleurs détachés roumains ont coutume de bâtir une maison, symbole d’ascension sociale. Cristian Bagiu n’a pas pu terminer la sienne, à la suite d’un accident du travail survenu en 2015, lors de sa dernière mission en France. Depuis, son rêve s’est écroulé. Des bâches font office de portes, les murs couverts de liège restent à nu et s’abîment sans protection.

À 49 ans, Cristian Bagiu habite dans la petite longère d’en face, avec sa mère de 71 ans, et sa fille de six ans. Son fils est en internat. Dans la cuisine-salon où une mini-télévision cathodique trône à côté du réfrigérateur, chacun tente de trouver son espace. Sofia jongle entre plats et casseroles, Lorena dessine sur un coin de tabouret, Cristian, lui, classe et reclasse ses documents, avec l’assurance de ceux qui reproduisent un geste familier. Dans la pile de papiers s’accumulent certificats d’accidents, déclarations à l’inspection du travail et contrats opaques.

Le Roumain Cristian Bagiu, un ancien travailleur détaché de 49 ans. © Aline Fontaine / collectif Porte-Voix

Pour le Roumain, tout commence en 2000, quand l’entreprise locale de production de sel qui l’emploie cesse ses activités. Dans les environs, aucun salaire ne dépasse alors 300 euros ; comme mécanicien et chauffeur de poids lourds, il pense pouvoir gagner davantage en s’expatriant. D’autant que depuis 1996, la directive dite du détachement est censée faciliter le déplacement des salariés en Europe, à condition de respecter un noyau de règles, dont le salaire minimum du pays d’accueil.Cristian Bagiu quitte donc sa campagne de Prahova, au nord de Bucarest. Sa première mission le mène en Espagne, où il gagne 1 800 euros. Vient le tour de la Belgique, de l’Italie puis de la France. « Une agence de Bucarest spécialisée dans le travail détaché m’a recruté, raconte-t-il. Mais quand je suis arrivé en France, j’ai finalement signé un contrat avec une entreprise italienne dénommée SICES. C’était étrange parce qu’auparavant, j’avais toujours été employé par une boîte roumaine ou du pays de destination. » Ce détail ne l’inquiète pas, pas plus que son contrat laconique et rédigé en italien : trois lignes précisent qu’il est embauché pour un an renouvelable, si besoin. Rien d’autre. Côté finance, l’agent de recrutement lui annonce un salaire horaire de 5 euros, loin du Smic de l’époque qui s’élève à 9,43 euros. Bien que cette proposition ne respecte pas les règles du détachement, Cristian Bagiu accepte. « Je pensais qu’avec mes compétences, j’arriverais à gagner rapidement plus », explique-t-il.


Retrouvez l’intégralité de l’article co-écrit avec Aline Fontaine, envoyée spéciale, et Eva Thiébaud sur Médiapart.

Article publié (13 avril 2017)