Dans les montagnes d’Albanie du Nord disparaît une tradition unique. En faisant vœu de célibat, des femmes deviennent des hommes. Rencontre avec les dernières d’entre elles.

Béret vissé sur la tête, chemise élégante et veste à motif pied-de-poule malgré les 33 degrés dans cette ville balnéaire d’Albanie, le sexagénaire tourne le dos à une statue de femme. «Je lui tourne le dos parce que je ne suis pas une femme», dit-il avec malice. Pourtant, Lali (63 ans) est bien née fille. Elle est la première à le reconnaître. A 17 ans, elle a pris une décision sur laquelle elle n’est jamais revenue. «J’étais une belle jeune femme, mais en tant que telle, je n’avais aucun droit. Alors, je me suis libérée. Je suis devenue un homme.» Des bouffées de fumée de tabac ponctuent ses propos. La main que Lali porte ainsi à son visage buriné, cigarette coincée entre les premières phalanges de son index et de son majeur, est fine. Elle dénote.

En Albanie, le Kanun, code traditionnel, concède que le fait d’enfiler le pantalon permet de devenir définitivement des hommes aux yeux de la société. C’est une anomalie, souvent incomprise, de l’histoire. Dans le système patriarcal des montagnes de l’Albanie du Nord, où le climat et la vie sont durs, ce choix reste la seule porte de sortie pour les femmes au caractère fort. «J’ai décidé de devenir un homme pour briser le tabou et lutter, à ma manière, contre l’oppression des femmes. J’en suis sortie victorieuse», insiste Lali en agitant son doigt avec autorité, en en appelant à la lignée des héroïnes de l’histoire nationale. Forte de son choix, elle donne sa parole. «J’ai prêté serment la main sur le cœur, puis le barbier de mon père m’a coupé les cheveux.»

Gagner le respect

Depuis, ses amis l’appellent soit Diana, son prénom de naissance, soit Lali, son nom d’adoption, signifiant «grand frère». Les inconnus, eux, l’appellent tous monsieur, tant les traits de son visage ne laissent pas de doute. Elle est désormais ce que les anthropologues appellent une «vierge jurée» ou ce que les Albanais nomment respectueusement Burrneshë (lire ci-contre). Elle peut gagner sa vie, être indépendante, mais aussi assister aux assemblées de famille dans la «Oda», pièce réservée aux hommes. Lali a même été militaire sous la dictature communiste d’Enver Hoxha, qu’elle admire au point d’avoir sculpté son profil avec patience dans un morceau de bois et qu’elle expose à côté de son crucifix. «Il a rendu les femmes égales», justifie celle qui a formé pas moins de 800 femmes au maniement des armes pendant cette période.

Souvent, les vierges jurées reconnues dans l’Albanie traditionnelle ont véritablement brillé pendant le régime communiste. Modestes, autoritaires et travailleuses, elles ont véritablement trouvé leur place dans le système. Shkurtan (83 ans), l’amie de Lali, qu’elle visite en ce mois de juin dans sa maison de retraite, a ainsi été responsable de coopératives agricoles collectivistes vers la ville de Bajram Curri, située au nord et créée de toutes pièces par le régime. Son regard toujours direct passe de la malice à la colère en un clin d’œil quand trop de questions lui sont posées.

Elle le reconnaît elle-même: «Nous avons des yeux de faucon, que nous n’abaissons pas facilement.» Elle martèle son propos de sa canne. «Jamais je ne regrette mon choix d’être devenue un homme, précise celle qui a rajouté un «n» à la fin de son nom pour le rendre masculin. J’ai vécu une très belle vie, pendant laquelle j’ai été utile à ma famille.» Sous la tonnelle du jardin, elle évoque sa sœur jumelle, mariée, ses neveux, toute cette famille par procuration qui a donné un sens à son existence. C’était sa manière d’être fidèle à son choix, assez naturel.

Des hommes d’honneur

Formalisé ou non, le serment demeure en toute circonstance inviolable. La besa, la parole donnée, est sacrée. «C’est une décision divine, inch’Allah», défend pour sa part Fatima (86 ans), qui appelle Shkurtan régulièrement pour prendre des nouvelles de sa santé. Aujourd’hui, assise sur un tronc d’arbre devant la modeste maison où elle est née, elle a tenu à enfiler son habit traditionnel avant de recevoir ses invités. Surnommée Mixhë, «tonton» en albanais, elle a dû se battre pour défendre son choix. «Ma mère, belle femme que j’aimais, me battait quand je souhaitais m’habiller en homme.» De ses 6 à ses 13 ans, le conflit perdure… jusqu’à ce que son père, prisonnier de guerre en Italie de 1941 à 1944, demande à sa mère, à son retour, de lâcher prise.

La pression se maintient pourtant. La mère de Fatima lui interdit de se couper les cheveux, lui enseigne de force la broderie mais, surtout, lui fait peur concernant son avenir. «Elle me disait que je finirai seule et abandonnée, mais je m’étais engagée», insiste-t-elle. Son engagement, sous-entend-elle, l’a également poussée à rester pure et innocente aux choses de l’amour.

Note d’amertume

Toutes les vierges jurées – une petite dizaine a été identifiée et est encore vivante à ce jour en Albanie – ont ce point commun. La morale, la droiture et surtout la fierté sont au cœur, le moteur même, de leur vie. En endossant des habits d’homme, elles endossent leurs responsabilités. Mixhë ou Hajdar, son second prénom, a ainsi élevé tous les enfants de son frère à partir du décès de celui-ci. Vingt ans après sa promesse, son statut d’homme – et son travail de vendeur puis de chauffagiste – lui permet d’assurer le bien-être des orphelins. Les vierges jurées sont ainsi pleinement des chefs de famille et assurent l’avenir de ceux qui portent leur nom. Ce devoir s’exprime de différentes façons, en fonction des hasards de l’existence.

«Chaque Burrneshë a son histoire», insiste Lali. Mais chaque histoire s’achève aussi aujourd’hui avec une note d’amertume. La droiture et le sens de la communauté ont cédé le pas à une Albanie plus moderne et individualiste. Ces hommes, nostalgiques du passé traditionnel et communiste, se sont engagés toute leur vie pour leur famille. Ils ont, de toute la force que leur offrait leur caractère hors norme, défendu leurs proches. Un sacrifice qu’aujourd’hui peu de monde est prêt à faire quand il s’agit de s’occuper de ces femmes-hommes à leur crépuscule. Avec les Burrneshë, c’est aussi une page de l’Albanie qui semble se tourner.


Article rédigé avec la traductrice et fixeuse Nerimane Kamberi pour la Tribune de Genève. Retrouvez l’intégralité de l’article en ligne ou dans l’édition du 17 et 18 juin 2017.