Confrontés aux taux bas, à une conjoncture économique incertaine et au réchauffement climatique, les assureurs sont de plus en plus pointus dans la sélection de leurs gestionnaires d’actifs. La performance financière reste incontournable, mais elle ne suffit plus !

Les assureurs, quelle que soit leur taille, ont affiné leur sélection des sociétés de gestion en charge de l’allocation d’actifs. Avec, comme colonne vertébrale, la volonté d’une plus forte rationalisation. La plupart d’entre eux ont fait le choix de gérer le cœur de leur portefeuille d’actifs en interne, notamment les obligations d’État, mais aussi les obligations d’entreprises européennes. Si cela peut se faire en interne, par la filiale asset management (AM) du groupe, lorsqu’elle existe, cette dernière garde la main. Ce qui change, en fonction des assureurs, c’est la part déléguée, très variable d’un acteur à l’autre : elle est de 30 % à la Maif, par exemple, et de seulement 10 % chez Apicil« Nous gérons 90 % du portefeuille du groupe. Puis, pour les 10 % restants, nous cherchons les expertises que nous n’avons pas », explique Bertrand Jounin, directeur général d’Apicil AM.

La sélection, prérequis de la confiance, devient alors primordiale. Pour cela, les assureurs peuvent passer jusqu’à six mois à filtrer et jauger…, jusqu’à trouver la perle rare à qui confier le précieux mandat de gestion ! Car, une fois engagée, la relation dure plus de cinq ans et se chiffre en centaines de millions d’euros d’actifs sous gestion confiés.

Une performance préservée

La première crainte à lever pour les sociétés de gestion dans la course est donc simple : il s’agit de ne pas perdre d’argent. Pour cela, deux leviers sont scrutés de près afin de faire un premier tri sur dossier : la performance passée – ou ce que l’on appelle dans le jargon le track record – et les frais de gestion.

Le track record, généralement étudié sur une période de trois à cinq ans, et même dix ans pour certains actifs, permet de savoir si le fonds ou la société de gestion a réussi à surperformer par rapport aux indices de référence, comme le CAC 40 ou le NYSE pour les actions. Cela donne une tendance, mais n’augure en rien des performances futures. « Finalement, les frais constituent la seule certitude, souligne Bertrand Jounin. Nous devons les justifier en nous assurant qu’ils ne grignotent pas les marges de nos investisseurs, tout en veillant à leur rétrocéder nos gains de productivité liés à l’automatisation. » En clair, pour un assureur, il est impossible de prévoir l’évolution du marché – ni un éventuel retournement –, mais il peut contrôler le coût de la gestion.

« C’est une question devenue plus essentielle que jamais dans un contexte de taux bas où chaque point de base compte, complète Sabine Castellan Poquet, directrice des investissements chez Aéma Groupe. Nous sommes très attentifs aux frais de gestion variables et refusons les commissions de mouvement. » Le plus souvent, le critère des frais est pondéré fortement. Dans les appels d’offres, ils comptent généralement pour 40 à 60 % de la note finale.

« Nous recherchons de la transparence, ce qui n’est pas toujours évident, note Karine Leymarie, responsable de gestion d’actifs financiers chez Maif. Nous étudions avec attention les formules des frais variables, mais nous venons aussi chaque année interroger nos sociétés de gestion sur le montant et la décomposition des frais payés. » Cela permet non seulement d’éviter un dérapage, mais aussi de bénéficier d’une référence pour les futurs appels d’offres.

En effet, la sélection sur les performances et les coûts permet un premier filtre drastique, sur dossier. Il ne reste généralement que 10 à 20 % des sociétés de gestion dans la course à ce niveau-là. Mais le respect des critères ESG, c’est-à-dire la capacité d’un fonds et d’une société de gestion à sélectionner des actifs en fonction des enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance, est désormais tout simplement éliminatoire ! « Pour moi, le triptyque de la sélection est devenu : risque, rendement et impact de mon investissement, note Matthias Seewald, membre du comité exécutif d’Allianz France et directeur des investissements. Il nous arrive de refuser des sociétés de gestion ou des investissements, même si elles ont d’excellents résultats financiers, quand elles ne partagent pas nos critères et valeurs ESG. » « Globalement, c’est devenu incontournable pour tous les assureurs français, ce qui n’était pas le cas il y a quelques années », ajoute Jean-Pierre Grignon, directeur commercial France et pays francophones de la société de gestion Sycomore Asset Management. Les assureurs se demandent dans quelle mesure le gestionnaire sera à la hauteur de ses engagements, et donc de sa réputation.

Encore des surprises sur les critères ESG

Le respect des critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) est une priorité, mais comment la traduire concrètement lorsque l’on recourt à des fonds automatisés ? Le défi est de taille. « Il nous arrive encore, quand nous transparisons certains fonds ouverts, de découvrir des émetteurs de pays qui sont sur liste grise du Gafi (Groupe d’action financière) contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, témoigne Anne Courrier, directrice des investissements du groupe Vyv. Nous avons des exigences, comme l’indice de liberté démocratique, qui demandent toute notre vigilance. » Même son de cloche pour la gestion passive, automatisée et souvent adossée à des indices préconstruits. Les assureurs attendent encore de trouver des solutions convaincantes. « Nous accueillons positivement les nouveaux produits dont les indices sont en ligne avec nos engagements ESG et de décarbonation de nos portefeuilles », annonce Matthias Seewald, membre du comité exécutif d’Allianz France. À bon entendeur…

Un reporting extra-financier

Et cela va bien au-delà d’une liste d’exclusion d’entreprises ou d’une simple exigence de décarbonation et d’objectif de température respectant les engagements de l’Accord de Paris. Chaque assureur a ses propres sensibilités : protection des océans, biodiversité, inclusion, investissement à impact… « Avant la crise, nous étions beaucoup sollicités sur l’aspect environnemental, note Stéphane Prévost, de la Financière Responsable. Aujourd’hui, la préoccupation sociale devient également incontournable. »

Surtout, l’enjeu des assureurs est de faire la part des choses alors que toutes les sociétés de gestion communiquent aujourd’hui sur leurs engage­ments en développement durable…, avec un niveau d’engagement encore inégal. Le contrôle et le suivi sont alors essentiels et exigent un reporting extra-financier, avec des données directement intégrables sans retraitement pour l’assureur, afin de répondre à ses obligations réglementaires en la matière. La vigilance des assureurs porte sur la « transparisation » avant tout, c’est-à-dire la reconstitution ligne à ligne des fonds détenus en portefeuille prévue par Solvabilité 2. « Nous testons en amont la qualité et la réactivité des sociétés de gestion, note Sabine Castellan Poquet, d’Aéma. Nous devons consolider les données dans des délais très contraints ; alors, nous vérifions concrètement si rien ne bloque. » Dès que des actifs complexes sont en jeu, comme des obligations convertibles [possibilité d’échanger une obligation contre une action] ou des couvertures avec dérivés [contrats qui permettent aux investisseurs de se couvrir contre les aléas du marché, ndlr], cette étape de sélection devient drastique.

Pour les placements risqués, voir les spécialistes

Dans un contexte de taux bas, voire négatifs, les assureurs ne peuvent plus se contenter d’investir dans de la dette d’État ou des fonds euros pour valoriser les primes qu’ils collectent. Ils doivent accepter de prendre plus de risques, ce qui est un changement historique. « Nous recherchons des compétences spécifiques : le non-coté, l’immobilier, l’equity, les obligations plus risquées dites “high yield”, la dette émergente », explique Anne Courrier, directrice des investissements du groupe Vyv. La difficulté est alors surtout de trouver le partenaire efficace sur un sujet de niche. « Si nous voulons faire du high yield américain, nous trouvons le gérant qui sait faire, poursuit-elle. Nous étudions alors la performance du fonds nette de frais de gestion par rapport à son indice de référence sans se cristalliser sur les seuls frais. »

Les leçons de la crise sanitaire

À cette exigence commune de la transparisation s’ajoutent des besoins spécifiques d’adaptation. « Nous sommes un cas un peu particulier, avec 92 milliards d’encours et des demandes précises, notamment sur la transparisation, explique Nicolas Boulet, directeur de la stratégie d’investissement d’Allianz France. Nous pouvons aussi, en cours de mandat, limiter les mouvements de portefeuille pour éviter des variations importantes sur certains secteurs, par exemple. Il nous faut des sociétés de gestion capables de gérer ce genre de contraintes. »

Un autre critère est apparu l’année dernière. En 2020, tous les assureurs se sont concentrés sur la gestion de la volatilité des marchés, ainsi que sur la surveillance des secteurs les plus touchés par la crise sanitaire. « Ils ont désormais besoin d’un accès direct au gérant de portefeuille ou à nos équipes d’analystes, mais aussi à des pistes de solutions face aux défis du marché, explique Marie Niemczyk, responsable des relations assurance chez Candriam. Aujourd’hui, par exemple, nous continuons à mettre l’accent sur le suivi discipliné des risques, notamment dans le cas des obligations à haut rendement, parce que nous avons identifié que la fin des aides étatiques demande toute notre vigilance. »

Les sociétés de gestion qui ont su renforcer la communication, la production de reportings et apporter des éléments de réponse en période incertaine se sont distinguées. « Elles ont clairement gagné des points à mes yeux, et cela fait partie des critères que nous prenons en considération dans nos sélections, note Karine Leymarie de la Maif. En complément, nous avons mis en place un suivi des risques des portefeuilles par notre risk manager, particulièrement utile en période de crise, qui challenge régulièrement le choix des gérants. » En bref, même après la signature du contrat avec la société de gestion, les assureurs continuent d’éprouver cette relation.