Bras droit de Laurent Wauquiez à la Région, Etienne Blanc peut-il succéder en 2020 à Gérard Collomb à la tête de Lyon ? Jusqu’alors maire de Divonne-les-Bains, le candidat des Républicains part avec des boulets au pied : son parachutage, son passé milloniste, une notoriété au ras des pâquerettes et une image d’éternel second.

Mediacités a fait le test. Sur le marché de la place Guichard, à deux pas de son appartement lyonnais (« juste derrière la mairie du 3e arrondissement »), nous avons tendu la photo d’Etienne Blanc aux commerçants et aux chalands croisés ce matin-là. Pas un ne l’a reconnu. C’est pourtant cet homme que les Républicains présenteront aux élections municipales de l’an prochain à Lyon face à Gérard Collomb.

Il faut dire qu’Etienne Blanc, qui aura 65 ans au moment du scrutin, a longtemps préféré les rives du lac Léman à celles de la Saône. Maire de Divonne-les-Bains dès 1991, il a mené carrière dans l’Ain, député de 2002 à 2016. Ses incursions sur la scène régionale ne datent pas d’hier, mais elles ont toujours été effectuées dans l’ombre d’un autre. Dans les années 1990 : bras droit du président UDF de la région Rhône-Alpes Charles Millon, à la tête de la collectivité  grâce aux voix du Front national  à partir de 1998. Depuis janvier 2016 : lieutenant incontournable de Laurent Wauquiez qui en a fait son premier vice-président et la cheville ouvrière de la collectivité. « L’image du bon second lui colle à la peau », résume François-Nicolas d’Alincourt, son ex-directeur de la communication à la mairie de Divonne-les-Bains.                      

« Ma candidature souffre d’un déficit de notoriété, c’est certain, reconnaît Etienne Blanc. Mais je crois que les Lyonnais sont en recherche d’alternance et d’un projet construit qui ne repose pas sur la seule personnalité. » Au début de l’année, ses équipes ont quand même rempli les boîtes aux lettres de la ville d’un tract avec son portrait en bonne place… « Pour lui, la connaissance des dossiers est prioritaire, c’est un homme politique qui n’est pas prêt à tout pour prendre la lumière », vante François-Nicolas d’Alincourt. Malgré sa carrière reconnue d’avocat dans le pays de Gex, les effets de manche et sorties assassines ne semblent pas être le fort d’Etienne Blanc. « Quand nous travaillions ensemble à la Région, j’étais un peu perplexe car il était très peu “show off” mais il m’a rassuré par son travail et ses convictions », se rappelle Hervé Mariton, ancien député de la Drôme.

« Ce n’est pas un tribun et, même s’il a un talent d’orateur certain, il peut parfois paraître ennuyeux », ajoute la députée européenne (LR) Françoise Grossetête, longtemps conseillère régionale. Elle, qui a écumé les universités d’été de l’UDF aux côtés d’Etienne Blanc, évoque pourtant des « fous rires » en sa compagnie. Du moins avant les élections régionales de 2010 : la droite rhônalpine soucieuse de tourner la page Millon préfère alors Françoise Grossetête à Etienne Blanc, battu à plate couture lors des primaires UMP. Fin de la relation cordiale entre les deux élus. Le compagnonnage milloniste colle comme un sparadrap à l’image du prétendant à l’hôtel de ville de Lyon. Au tournant des années 2000, il a freiné la carrière du maire de Divonne à qui on promettait un avenir gouvernemental. Aujourd’hui, ses opposants ne manquent jamais une occasion de rappeler ce passé sulfureux.

Mélange d’écoute et de fermeté

“Homme du quotidien”, “homme de gestion” : Etienne Blanc emporte l’adhésion de ses collaborateurs. « Quand il accorde sa confiance, il nous laisse volontiers la main », se souvient Lucile Vandesteene qui a travaillé à la communication de la mairie de Divonne-les-Bains plus de 25 ans. « Il faut être un peu “grande gueule”, défendre ses idées avec une argumentation construite et alors il écoutera », raconte-t-elle. A la Région, même son de cloche. « Le turn-over de ses chargés de mission est faible, ce qui est rare actuellement dans cette collectivité », note Christian Darpheuille, secrétaire général Unsa au sein de la maison. Contrairement à Laurent Wauquiez, les élus du personnel le connaissent bien. Le patron d’Auvergne-Rhône-Alpes laisse son vice-président en première ligne dans les négociations syndicales. Etienne Blanc y apporte un mélange d’écoute et de fermeté. « Cela ne veut pas dire que nous obtenons gain de cause, mais son bureau est toujours ouvert en cas d’urgence », ajoute Christian Darpheuille.

« Si j’étais impliqué à Lyon, je m’en méfierais… »

Une impression partagée par les partenaires de la majorité régionale : « Il a toujours été à l’écoute des propositions des élus centristes, en témoigne son soutien l’été dernier pour un plan ambitieux d’investissement en faveur de l’environnement, à hauteur de 200 millions d’euros », se réjouit l’UDI Romain Champel, co-président du groupe Les Démocrates. Une attitude qui tranche avec celle du patron de la Région, peu offensif sur les questions environnementales.

Côté opposition, Etienne Blanc fait l’unanimité… sur le style. Posé, calme et présent, le premier vice-président est perçu comme l’antithèse de Laurent Wauquiez. « Au quotidien, la gestion de la Région c’est lui. Il est tout le temps là, note Rémi Avezard, secrétaire général du groupe communiste. Ce n’est pas pour rien qu’il a déménagé à Lyon. » « Nous avons affaire à quelqu’un d’intelligent et pugnace, tout en étant très urbain, décrit le maire de Bourg-en-Bresse Jean-François Debat, président du groupe socialiste à la Région. Si j’étais impliqué à Lyon, je m’en méfierais… »

Se démarquer de Laurent Wauquiez

Le clan Collomb voit dans la candidature Blanc la patte de Laurent Wauquiez. Objectif du président des Républicains ? Réaliser à Lyon le grand chelem : région, métropole, ville. Etienne Blanc, en mission commandée pour le patron d’Auvergne-Rhône-Alpes ? « Lui, c’est lui et moi, c’est moi », répond invariablement l’intéressé, comme dans l’interview accordée au Figaro en octobre dernier dans laquelle il a annoncé sa candidature. Interrogé par Mediacités sur le sens de ce mantra, il développe (un peu) : « Nous sommes d’accord sur notre gestion de la région, notamment sur l’objectif d’assainir les dépenses de l’institution pour ne pas faire peser plus de fiscalité sur les Auvergnats et les Rhônalpins. Mais nous avons aussi nos différences : je suis un centriste de droite, libéral et très ouvert sur l’Europe. » Ou comment se démarquer autant que possible de Laurent Wauquiez – l’autre sparadrap d’Etienne Blanc. La tactique semble indispensable pour espérer emporter le suffrage des Lyonnais. 

Le conseiller régional écologiste Jean-Charles Kohlhaas bat en brèche cette image : « Derrière son aspect rond et lisse, il incarne la droite ringarde de Laurent Wauquiez, avec une passion pour la chasse, une opposition au mariage pour tous et un passé milloniste. » Nous y revoilà… « Il a été un de ceux qui n’ont pas compris le rejet des Lyonnais de cette alliance de Charles Millon avec le Front national. Aujourd’hui encore, je pense qu’il est un des artisans du rapprochement de la droite avec Marion Maréchal Le Pen », estime l’opposant.

De fait, l’ex-député de l’Ain a souvent adopté des positionnements marqués très à droite. Il s’est fortement opposé au mariage pour tous dénonçant un texte « qui pose des problèmes de filiation et remet en cause le principe du père ». « Le père de l’enfant, c’est le mari », lançait-il à l’époque. « Attention, nuance-t-il aujourd’hui, ma crainte a toujours été que cela ouvre la porte à la commercialisation de la vie avec la gestation pour autrui. Je ne méconnais pas l’amour entre deux personnes du même sexe et j’ai même représenté, quand j’étais avocat dans le pays de Gex, un jeune homme qui avait tenté de se suicider à cause d’actes homophobes. »

Du civet de lièvre à la confiture de coings

A l’image de sa barbe de trois jours apparue récemment, Etienne Blanc adopte des codes plus urbains. Même dans ses hobbies. Exit son amour pour la chasse, qui revenait au gré des interviews ces dernières décennies. Toujours membre de l’association de chasse de Billiat, dans l’Ain, à proximité de sa maison familiale, l’élu ne met plus en avant le civet de lièvre ou la bécasse rôti qui étaient ses marques de fabrique en cuisine. C’est un sujet « peu porteur de sens à l’heure actuelle », a-t-il éludé dans notre récente enquête consacrée aux très discrètes chasses de la Dombes, où il se rend parfois. Derrière les fourneaux, Etienne Blanc préfère revendiquer sa confiture de coings, plus douce certainement aux yeux des électeurs citadins. « Je l’ai loupée car je l’ai faite trop cuire », glisse-t-il sur le ton de la confession.

En communicant aguerri, Etienne Blanc évoque un autre loisir : « J’aime évidemment beaucoup lire ». Pas très original. Mais l’élu glisse habilement vers son bilan à la Région et ses promesses pour les prochaines municipales. « Je suis actuellement plongé dans l’Histoire des Girondins de Lamartine, poursuit-il. Avec les cahiers de doléances, je trouve beaucoup de parallèles avec les gilets jaunes qui cherchent à mieux vivre. Même si Lyon est plus riche que sa périphérie, je crois que nous devons lutter ici aussi contre l’excès d’impôts avec une bonne gestion budgétaire. » Réduction des dépenses et baisse des impôts constituent son leitmotiv et le fondement de son alliance avec Laurent Wauquiez. « Nous avons ramené du kérosène à la Région », poursuit le vice-président chargé des Finances publiques qui, sans surprise, fait sien le slogan martelé par sa majorité : « La Région la mieux gérée de France ».

L’action régionale d’Etienne Blanc constitue son ticket d’entrée à Lyon. Qu’importe si le tribunal administratif a successivement annulé les budgets 2016 et 2017 pour non-respect des droits de l’opposition. Qu’importe aussi que les dépenses de communication de la région interrogent sur la gestion de l’argent public, comme l’écrivait en décembre dernier Mediacités. Qu’importe enfin si sa gestion budgétaire à Divonnes-les-Bains, son fief électoral depuis 1991, pose aussi question.

« A Divonne-les-Bains, c’était un animal politique qui forçait le respect, raconte Bertrand Augustin, son opposant sans étiquette au conseil municipal. Mais il avait deux défauts : avoir des projets trop ambitieux et aller systématiquement au litige juridique. Résultat : au nom d’un vaste projet de bains thermaux, nous n’avons toujours pas de piscine couverte. Quant à la maison de santé, le projet bute sur un procès et les habitants ne disposent toujours pas des services médicaux dont ils ont besoin. Enfin, malgré les revenus importants du casino [4,7 millions d’euros en 2017], il ne laisse pas une situation financière formidable… »

Dans la cité du pays de Gex, l’endettement par habitant a augmenté de plus de 70% entre 2011 et 2017 (passant de 1441 euros à 2515 euros) et l’imposition – taxe foncière et taxe d’habitation – a crû de plus de 40% (passant de 625 euros par habitant à 882 euros). A titre de comparaison, les Lyonnais ont vu leur dette par habitant croître d’environ 15% sur la même période (de 706 euros à 818 euros) et l’imposition progresser de manière similaire (de 599 euros à 680 euros). Comparaison ne vaut pas raison. Lyon bénéficie de l’appui de la Métropole. De son côté, Divonne, outre son casino, peut compter sur la compensation financière genevoise, une enveloppe de 2,4 millions d’euros versée par Genève à certaines communes de l’Ain et de Haute-Savoie pour compenser les dépenses publiques destinées aux transfrontaliers. 

Le syndrome Perben

Mais le bilan et les finances de Divonne-les-Bains, 10 000 habitants, sont bien loin des préoccupations lyonnaises. Et c’est aussi le problème d’Etienne Blanc. « Ce parachutage d’un maire du Grand Genève est un signe d’une grande faiblesse de la part des Républicains », raille Jean-Charles Kohlhaas. « J’ai encore le temps de me faire connaître et je compte le faire par mon travail, pas par des coups de com’, martèle Etienne Blanc.  Je suis de centre droit, je peux m’inscrire dans la lignée de Raymond Barre et Michel Noir . »                                

« Son positionnement peut rassurer une partie de l’électorat lyonnais, catholique et conservateur, mais ce n’est clairement pas un Lyonnais », cingle Françoise Grossetête. La droite locale garde en mémoire le fiasco de la candidature de Dominique Perben, défait dès le premier tour des élections municipales de 2008 par Gérard Collomb malgré son aura d’ancien ministre. Lui aussi avait été l’emblématique maire d’un autre ville – Chalon-sur-Saône – avant de tenter la conquête de Lyon. « Mon ancrage à Lyon date de mon enfance [comme Dominique Perben, né dans le 6arrondissement] », revendique l’ex-édile de Divonne-les-Bains. Avant de s’installer à la frontière suisse, Etienne Blanc est né et a passé son enfance à Givors. Ses parents détenaient la chapellerie Trois-Six (avec des couvre-chefs à “trois sous et six sous”). L’ancienne usine abrite désormais la Maison du fleuve du Rhône. « J’entretiens toujours de très bonnes relations avec le milieu économique », explique celui qui a hésité à reprendre le business familial.

Pour conjurer la malédiction Perben, Etienne Blanc monte au créneau sur des sujets lyonno-lyonnais comme celui de la reprise par la Région du musée des Tissus. A une autre échelle, le lieutenant de Laurent Wauquiez s’investit sur le Lyon-Turin. « Il est notre diplomate, décrit Stéphane Guggino, délégué général de la Transalpine, l’association de lobbying en faveur du projet ferroviaire. C’est lui qui négocie à Bruxelles et qui était en première ligne quand le dossier s’est compliqué du côté italien. Il a un vrai talent pour rassembler. » Illustration de son implication, ces dernières semaines, en deux actes. Sur Twitter, il alpague le ministre italien des Transports qui a fustigé le méga-projet [lire L’Oeil de Mediacités Lyon du 6 février]. Auprès de la Commission européenne, il dit avoir obtenu la promesse que Bruxelles financera à hauteur de 50% l’ensemble du chantier, comme il l’a annoncé lundi dernier en conférence de presse… avant de se faire tancer par la ministre des Transports. Cela ne constitue “en rien” un élément nouveau, affirme Elisabeth Borne. Au moins reste-t-il le coup de com’…   

Quel ticket pour la métropole ?

Ses talents de rassembleur seront mis à rude épreuve sur le terrain lyonnais. Car à la droite de Gérard Collomb, l’heure est à la cacophonie. Certes Etienne Blanc peut compter sur le soutien de Stéphane Guilland, chef de file de l’opposition LR à la ville de Lyon, et sur celui d’Alexandre Vincendet, président de la fédération LR du Rhône, qui vise la présidence de la Métropole. Le maire de Rillieux-la-Pape le décrit comme un « mentor » et égrène ses atouts : « Grand orateur, impliqué, doté d’un excellent bilan à la Région, loyal et amoureux de Lyon depuis longtemps ». Mais Etienne Blanc devra composer avec Pascal Blache.

Le maire non encarté du 6e arrondissement a annoncé sa candidature à l’hôtel de ville de Lyon – un secret de Polichinelle – un jour après celle du vice-président de la Région. « Pour le moment, il est le candidat des Républicains. Or, LR, c’est Laurent Wauquiez, tacle Pascal Blache lors d’une interview accordée à Mediacités. Moi je crois à l’addition plutôt qu’à la division, dans un large rassemblement. » Fallait-il y voir un message subliminal ? C’est dans le 6e arrondissement de son rival qu’Etienne Blanc a tenu sa première réunion publique de campagne lundi 11 février. Outre Alexandre Vincendet et Stéphane Guilland, d’autres “éléphants” de la droite locale étaient présents à l’instar du député LR Patrice Verchère, du sénateur François-Noël Buffet – lui aussi candidat à la présidence du Grand Lyon

D’autres élus pourraient venir jouer les trouble-fête. « Le retour de Gérard Collomb a sonné le début de la campagne. Mais les candidatures d’Etienne Blanc et Pascal Blache sont prématurées. Ils vont priver Lyon de véritables élections européennes », dénonce Denis Broliquier, le maire de centre-droit du 2e arrondissement, qui reste flou sur ses intentions.

Fidèle à son image, Etienne Blanc ne se presse pas, étoffe son réseau, s’applique à gagner en légitimité. Il a ainsi sollicité Patrick Grundmann, autrefois proche de Jacques Chirac. L’homme ne participe pas directement à la campagne pour l’instant mais fait office de conseiller. Quant au programme, Etienne Blanc le dévoilera « en temps voulu ». De quoi apporter de l’eau au moulin de Denis Broliquier : « Si tout le monde a compris qu’Etienne Blanc était candidat, personne n’a compris ce qu’il souhaitait pour Lyon ».

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