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« Bravo ! Avec une moyenne de 11 000 pas  et 8 heures de sommeil par jour, vous avez rempli votre contrat « objectif bien-être » avec votre assureur. Vous avez gagné une remise de 50% sur votre abonnement dans notre salle de sport partenaire. » Ce genre d’offres sera bientôt monnaie courante car les assureurs souhaitent encourager non seulement des comportements vertueux, diminuant le risque de dégradation de votre santé, mais aussi vous encourager à partager vos données.

Dans la voiture, ce concept existe déjà !  C’est ce que l’on appelle le « pay how you drive », dans la droite lignée des assurances « pay as you drive » où la prime – c’est-à-dire le prix de l’offre de couverture à laquelle vous avez souscrite – est corrélée au nombre de kilomètres parcourus. La différence ? Cette fois-ci c’est la nature de votre conduite qui sera étudiée grâce à des croisements de données collectées puis transmises en direct par un boîtier connecté à votre voiture : votre vitesse, la force et la fréquence de vos freinages, la vitesse maximale autorisée sur la route empruntée… « Notre offre de « pay how you drive » , disponible actuellement en Italie, permet de faire baisser la prime en temps réel pour les assurés qui adoptent une conduite souple », explique Mikael de Toldi, Head of Global Data et Analytics de BNP Parisbas Cardif.  En France, Direct Assurance, la filiale d’Axa a également proposé l’année dernière une « Drivebox »… qui promet une économie pouvant aller jusqu’à 50%.

Partagez ses données, baisser ses dépenses

Pour les plus vertueux, cela constitue effectivement une réelle opportunité de baisser les coûts d’assurance. Pour les autres…, une mauvaise conduite sera sanctionnée plus tôt, sur la base du comportement, avant même un potentiel malus. « Typiquement, les jeunes conducteurs qui ont l’habitude d’emprunter des routes de campagnes à toute allure, la nuit, verront leur prime fortement augmenter, souligne Stéphane Chappelier, CEO de Solvins, une société de conseils et services aux entreprises pour l’exploitation des objets connectés et leurs données. Mais qui s’en offusquerait ? » La sur-prime encourage en effet à plus de sécurité sur la route, tout en faisant baisser le prix de l’assurance pour les plus raisonnables.

Par cette opportunité alléché, un Français sur trois n’hésiterait alors pas à fournir des renseignements, selon une étude d’Accenture. Ces derniers concernent non seulement leur façon de conduire mais aussi leur mode de vie. En effet, les objets connectés – montres, bracelets mais aussi smartphones – permettent une collecte massive d’informations personnelles, qui constitue le « Big Data ». Cet ensemble de données sont souvent très utiles : elles permettent de choisir la route la plus rapide vers notre travail,  de perdre du poids ou améliorer nos performances sportives. Mais elles peuvent aussi permettre à des tiers de nous suivre pas à pas, une sorte de Big Brother de 1984 à vocation commerciale. « Sous prétexte d’accès à quelques commodités, le citoyen renonce à une grande part de son intimité et met en péril sa liberté », alerte Jean-Pascal Gayant, professeur de Sciences Economiques, institut du risque et de l’assurance, Université du Maine.

Conscients de cela, les législateurs ont déjà prévu que les données sensibles, comme les informations de santé, soient particulièrement protégées. « Mais si une personne a librement consentie de les partager à des professionnels du domaine médical [et uniquement eux, Ndlr], ces derniers peuvent les collecter  et les analyser », explique un porte-parole de la Cnil. Les consommateurs semblent donc protégés. Mais il y a un « mais » : que se passera-t-il quand la majorité de la population transmettra ses données pour obtenir baisse de prime et autres avantages, comme des réductions au club de gym ou le cadeau d’un bracelet connecté ? La minorité qui refusera de transmettre ses informations risque alors d’être considérée comme un « mauvais risque » et se voir attribuer une prime en conséquence. Peut-on alors parler de choix ?

Dystopie et véritables risques 

Surtout, malgré le fait que la France et l’Union européenne soient particulièrement protectrices, deux failles demeurent, permettant potentiellement aux assurances d’avoir accès à ces données. La première est la distinction entre les données de santé (votre rythme cardiaque, par exemple) et les données de bien-être (votre nombre de pas quotidien). Les secondes peuvent à ce jour être utilisées plus facilement. Or, une fois recoupées et structurées par des algorithmes, ces données peuvent en dire long sur votre état de santé. Par exemple, si votre poids n’est pas une information clef, elle peut le devenir une fois corrélée à votre taille : votre indice de masse corporel peut alors être calculé. Les assureurs auront alors la possibilité de prendre en compte les risques de santé inhérents, notamment de maladies cardiovasculaires, afin de moduler votre prime. Seul moyen à votre disposition pour redresser la barre : faire des efforts.

Et c’est là qu’intervient la deuxième faille. Si seuls les professionnels de santé peuvent avoir accès aux données sensibles, les assureurs travaillent avec des sociétés d’assistance, prestataires ou filiales, qui emploient des médecins. « Les assureurs pourront recourir à ces derniers, qui pourraient délivrer des notes en fonction du risque, comme pour les réfrigérateurs avec des notes de A à F (en fonction de leur consommation en électricité, Ndlr) », résume Gilles Babinet, auteur du livre Big Data, penser l’homme et le monde autrement. Ainsi, si vous avez un IMC qui progresse dangereusement, l’assureur pourra vous proposer un contrat piloté par un médecin afin de limiter vos risques. Il faudra donc courir ou vous mettre à la diète pour améliorer votre santé et contenir la prime assurantielle. Certes, cela nécessite votre accord, mais vous avez alors tout intérêt à accepter de transmettre encore plus de données et montrer patte blanche. « Prendre un risque [c’est-à-dire sortir de la norme sécuritaire et hygiéniste, Ndlr] deviendra un luxe que l’on s’accorde ou non », analyse Louis de Broglie, co-fondateur de la start-up d’assurance collaborative Inspeer.

Même pour les individus en bonne santé, il est possible que leur prime évolue en temps réel, influencée par leurs actions. Manger un menu burger et frites pourra vous être facturé deux fois : par le restaurateur puis par l’assureur. En clair, chacun sera mis devant ses responsabilités. Les assureurs choisissent souvent alors la stratégie de la « granularité » ou de la « segmentation » : les assurés dont on connaît mieux les profils grâce au Big Data sont réunis dans des ensembles homogènes et partagent les risques entre eux. Si cela est globalement accepté sur la route, où la conduite est directement liée à des choix individuels, cela pourrait également s’appliquer pour l’assurance habitation où les quartiers sensibles seraient jugés à risque. Ou, niveau santé, aux individus qui se laisseraient aller temporairement le paieraient durablement. « Des acteurs iront certainement jusque-là, reconnaît Romain Liberge, Chief Digital Officer et responsable de la stratégie digitale à la MAIF. Cependant, les assureurs, le consommateur et même le législateur peuvent choisir de souscrire ou non à cette approche. »

Les assureurs, des tiers de confiance ?

Quoiqu’il en soit, le Big Data utilisé dans la tarification des assurances posent une question essentielle : peut-on « sanctionner » quelqu’un sur un risque et non un fait ?  A l’instar du film de science fiction Minority Report où est jugée criminelle une personne qui n’a pas « encore » commis de meurtre, l’individu est jugé sur des risques statistiques et non des faits, comme un diagnostic établissant la maladie. « Je déteste cette analogie, s’insurge Gilles Babinet. Les précogs – les êtres ayant des visions de citoyens passant au crime – correspondent à de la pensée magique ! » Si comparaison n’est pas raison, il existe un autre écho fiction-réalité troublant dans le cas des Big Data :  dans l’œuvre de science-fiction d’Isaac Asimov, un ordinateur omnipotent traite d’énormes masses de données historiques pour prévoir l’avenir, selon une science appelée la « psychohistoire ». Si nous sommes loin d’une telle intelligence artificielle prédictive, l’analyse de données et son usage peut devenir une contrainte forte pesant sur la liberté individuelle.

« Nous passons d’une rationalité moderne cartésienne à une rationalité post-moderne empirique, basée sur des relations statistiques, incontestable par un individu », alerte Antoinette Rouvroy, docteur en sciences juridiques de l’Institut universitaire européen et  chercheuse qualifiée du FNRS au centre de Recherche en Information, droit et Société (CRIDS) en Belgique. En clair : la situation d’un individu est réduite à son expression mathématique, et même statistique, la plus simple. Comment un assuré peut-il contredire une décision prise – presque magique, pour le coup – sans qu’il ne l’a comprenne ?

Tel un Don Quichotte avec ses moulins, n’est-il pas vain de s’attaquer à un nuage, ce cloud ? Une chose est sûre : il sera plus facile de contrôler son information auprès des assureurs, évoluant dans un métier très encadré, qu’auprès de nouveaux acteurs, géant de la collecte et du traitement des données qui possède le potentiel de lancer des produits d’assurance comme Google, Apple mais aussi Facebook et Amazon. « Le danger est que ces entreprises centralisent les données dans des boîtes noires, sans aucune transparence sur leur utilisation, souligne Romain Liberge. Tandis qu’une mutuelle reste contrôlée par ses assurés-sociétaires. » Quoiqu’il en soit, si les consommateurs accordent une importance à la protection leurs données – ce qui est une problématique encore largement sous-estimée –, la transparence, le stockage de ces dernières dans un cloud-souverain et la protection de ces derniers seront aussi des arguments de vente. Reste donc à vous en préoccuper !

 


 

Article publié dans Socialter n° 13

Crédit Photo / Flickr / CC / x_tine

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